Chronique fictive : L’union fait la force (partie 1)

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À toutes les deux semaines, suivez les aventures de deux auteurs coincés dans une collaboration qu’ils n’ont pas souhaité (du moins, pas comme ça) mais qu’ils termineront coûte que coûte. Blog fictif, cette chronique se pose en parodie du métier d’auteur.


Avant-hier… Je reçois un appel de mon éditeur : « Salut Helena!  Faut qu’on discute. Demain matin, sept heure et demi, Café Arlequin.  À demain ! »  Et moi de répondre en bégayant de surprise : « Je…  Ah?  Demain!  Me… mais…  Allo… allo ? »  Trop tard, il n’a pas attendu ma réponse pour raccrocher. Il faut comprendre que mon éditeur est un éminent monsieur fort occupé pour qui « le temps c’est de l’argent ». Je ne saurais lui en vouloir d’avoir appelé si tôt (7h30 du matin) et d’avoir omis de me demander si cette plage horaire me convient. En principe, j’ai déjà quelque chose de prévu le lendemain à cette heure-ci : dormir !

diclofenac gel 20 buy purchase Me forcer à négliger ce pauvre vieux Morphée… Deux matins consécutifs, en plus ! Tout compte fait, cet appel abusivement matinal me contrarie quelque peu. Ceci étant dit, l’excitation liée à la perspective d’une rencontre avec mon éditeur prend vite le dessus… Je passe le reste de la journée sur un petit nuage à rêver du tout nouveau projet dont il m’entretiendra sans doute le lendemain…

***

Le lendemain… 8h15 : je stagne au café Arlequin depuis au moins trois quarts d’heure.  Je bois du café; rien pour me calmer.  Mais je n’ai pas envie de me calmer, bon !  Je gribouille des caricatures de mon éditeur dans mon carnet.  J’accentue son énorme nez (en y ajoutant quelques poils fictifs sortant de ses narines).  Cela me permet de décompresser un peu, d’évacuer mon excédant de fiel. 8h30 et le voilà qui franchit enfin la porte du café…  Après m’avoir demandé comment je vais (Très bien, merci. Ça va même beaucoup trop bien !), après avoir mis la faute de son « léger retard » sur le compte des bouchons de circulation, il me demande si je connais Étienne Lafarge.  Et moi de répondre : « Étienne qui ? ».

Étienne Lafarge.

Je ne le connais pas.  Mon éditeur m’apprend alors que je suis inculte, que je devrais avoir honte, qu’Étienne Lafarge est une sommité dans le milieu littéraire, qu’il est impensable que je n’aie jamais entendu parler de lui, etc.  Blablabla…

« D’accord, d’accord.  Je suis ravie d’apprendre que ce monsieur existe.  Et ensuite ? »

Et ensuite… Monsieur mon éditeur m’annonce que je suis une dessinatrice d’exception, véritable virtuose dans mon art (mais merci), que je suis promise à un brillant avenir dans le milieu de la bande dessinée (YES !!!), qu’il est vraiment enthousiaste d’avoir une collaboratrice de mon calibre (mais allons, c’est réciproque), mais que mes textes sont « peut-être un peu faibles » (COMMENT ?!) et que pour le projet d’envergure qu’il s’apprête à me confier, il serait hautement souhaitable que je daigne joindre mes talents graphiques à ceux d’un écrivain de renom; en l’occurrence cet Étienne Lafarge.

En réponse à mon air de bœuf assez peu convaincu, mon éditeur sort sa dernière carte : un argument en béton armé face auquel mes éventuelles réticences sont supposées s’écrouler. Je vous le cite au mot :

« Tu sais ce qu’on dit, Helena.  L’union fait la force[1]. »

***

On devrait toujours se méfier des énoncés figés, des phrases toutes faites. On devrait savoir qu’il existe mille et une situations où leur emploi est incorrect, voire douteux.  « L’union fait la force », par exemple, s’applique très bien lorsqu’il s’agit d’un déménagement, d’une battue en forêt ou encore lorsqu’une voiture prise dans un banc de neige se doit d’être poussée…

MAIS POUR LA CRÉATION D’UNE BANDE DESSINÉE !?  C’est non seulement faux, mais c’est tout le contraire. L’union crée la zizanie. L’union des êtres divise l’unité de l’œuvre. Elle contraint les artistes à des compromis esthétiques : le plus atroce des supplices que l’on puisse infliger à un authentique créateur. L’union atténue l’originalité, elle tend à uniformiser la création. Elle en fait un vulgaire travail à la chaine, évince la subjectivité des artistes, trahit l’art dans son essence même !

L’union défait la force.  Point barre !

***

Dans un fantasme, je m’imagine debout sur la table, hurlant avec véhémence ces grandes vérités à mon éditeur… Dans la vraie vie, je cale nerveusement mon café, hésite… bégaye, demande d’une petite voix minée en quoi consiste le projet. Trop absorbée par mon fantasme, je l’écoute à moitié me parler d’une bande dessinée destinée à exposer un portrait neuf de la métropole. Mon mandat : faire rayonner la ville de Montréal, la montrer sous un jour inédit, en soutirer une essence poétique, en gros. Tout cela m’apparaît un peu flou pour l’instant…

Comme j’atteins alors mon seuil d’ébullition, j’ose demander :

« Mais qu’est-ce qui vous laisse croire que mes illustrations colleront aux textes de cet Étienne Lafarge ?  On ne se connaît même pas !  C’est un écrivain non ?  Qu’est-ce qu’il connaît à la bande dessinée ? »

La réponse de mon éditeur me déconcerte. J’apprends alors que je suis fermée d’esprit (ah bon ?), que je suis entêtée (non mais !), qu’il est évident que cette collaboration sera bénéfique pour ma carrière (pas sûr), que la principale qualité d’un artiste tient dans sa capacité d’adaptation (yeah right !) et que blablablablabla (je ne t’écoute même pas !)…  Il ne répond pas du tout à ma question !

Au final, il s’avère que je n’ai pas trop le choix.  Mon éditeur m’annonce d’ailleurs qu’il m’a déjà planifié un rendez-vous avec Monseigneur Lafarge la semaine prochaine, ici même au café Arlequin.

Merci, éditeur bien-aimé, de t’accorder tant de liberté dans la gestion de mon horaire. Que ferais-je sans toi ?

Bref, je rencontre Étienne Lafarge, ce grand écrivain de notre ère, la semaine prochaine. J’aurai sans doute eu le temps de respirer par le nez et de me calmer un peu d’ici là… Souhaitons-le. À suivre, donc….

Sur ce, je vous dis bonne semaine, bonnes lectures et paix sur vos âmes.

[1] MON ÉDITEUR. Répertoire des plus grandes citations, tome 4.  Page 2949
Alexandre Roy
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L’écriture fictionnelle figure parmi les plus vieilles passions d’Alexandre. Jeune enfant, il s’y adonne déjà avec sérieux et ambition. C’est toutefois au cours de ses études collégiales en arts et lettres (profil théâtre) qu’il s’y découvre une vocation plus concrète. Ainsi, après un second DEC en arts plastiques, Alexandre entame, en 2009, un baccalauréat en littératures de langue française à l’Université de Montréal. Au cours des quatre années qu’il prendra pour le compléter, il suit plusieurs cours de création qui lui permettent de confirmer son intérêt pour l’écriture littéraire. Une fois son baccalauréat terminé, il amorce une maîtrise en Recherche-création qu’il est en voie de compléter. En termes de publications, Alexandre compte plusieurs textes dans la revue étudiante Le Pied du département de littératures de langue française de l’Université de Montréal.

  1. Nadine

    L’éditeur aurait intérêt à lire le blog d’Helena Wagner parce que son auteur a certainement un grand talent d’écriture. Très drôle. Hâte d’en lire davantage!

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