Chronique fictive : Les plus grands honneurs (partie 3)

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À toutes les deux semaines, suivez à tour de rôle les aventures de deux auteurs coincés dans une collaboration qu’ils n’ont pas souhaitée (du moins, pas comme ça) mais qu’ils termineront coûte que coûte. Blog fictif, cette chronique se pose en parodie du métier d’auteur.


Ce matin, j’ai eu droit aux plus grands honneurs. Étienne Lafarge (oui, oui, vous avez bien lu), le grandissime, a daigné m’accorder une heure de son précieux temps.  J’assume que vous connaissez tous Étienne Lafarge.  Autrement, vous êtes des ignares et je vous renvoie à ma dernière publication, où je fais l’annonce de ma collaboration future avec ce génie éblouissant de la littérature.

Trêve d’ironie (si j’y arrive), je le rencontrais ce matin, avec en prime mon éditeur bien aimé, au café Arlequin où je me trouve toujours.  On dit que l’écriture a des vertus thérapeutiques. C’est pourquoi j’ai sorti mon portable sitôt Lafarge sorti. Aussi… âmes sensibles, enfants, esprits chastes aux bonnes mœurs, grand-mères êtes invités à détourner le regard, à fuir cet article au plus vite.  Ces quelques lignes pourraient fort bien vous vexer. Une rage explosive, un cynisme virulent, une atteinte grave à la bienséance marqueront ces pages… Car cette rencontre qui m’inspira mille appréhensions tout au long de la semaine a ridiculisé mes craintes les plus délirantes (et ceux qui me connaissent savent bien de quoi est capable mon imagination…).

Assez avec les envolées lyriques, je vais tâcher de vous exposer les faits en limitant (dans la mesure du possible) les emportements… Alors allons-y !  Fidèle à ses habitudes, mon éditeur fixe le rendez-vous à l’autre bout de la ville, et de surcroît, à une heure abominable. Sept heures trente du matin…  Fidèle à MES habitudes, je passe la nuit qui précède à me ronger les ongles, à lutter (sans succès) contre une angoisse dévorante. C’est donc avec une ou deux heures de mauvais sommeil dans le corps que je me traîne, miséreuse, en loque, d’un autobus à l’autre, jusqu’au café Arlequin. J’y parviens, je suis d’avance d’un bon quart d’heure, précaution qui s’avérera futile, je vous laisse deviner pourquoi…

Une heure et trois expressos plus tard, la porte du café s’ouvre. Sir Lafarge et son altesse mon éditeur entrent cérémonieusement (c’est un complot !) se dirigent aussitôt vers le comptoir (pas le moindre regard dirigé vers moi).

« Salade de quinoa aux tagliatelles de courgettes et un petit café équitable » pour l’éditeur. Une salade pour déjeuner… d’accord.

« Une infusion de camomille et une galette de riz », rien de trop beau pour sa sainteté Lafarge.

Évidemment, ils parlent exagérément fort; toute la clientèle du café sait maintenant ce que consommeront ces importants messieurs. Une fois leur commande passée, ils se retournent vers ma table, feintent la surprise en m’apercevant. « Tiens, salut Helena !  On ne t’avait pas remarquée ! ».

« Vraiment ? Et il ne vous est pas venu à l’esprit que j’étais possiblement arrivée, quarante-cinq minutes après l’heure fixée pour le début de la rencontre ? ».

« Il faut révolutionner la bande dessinée (ah oui, juste ça… Alors pourquoi me donner un brontosaure pour collaborateur ?) »

Après avoir difficilement ravalé ce commentaire, je me lève pour les présentations et la traditionnelle poignée de main qui l’accompagne.  « Helena, Étienne, Étienne, Helena, enchanté, etc. » Étienne Lafarge porte un veston beige, une vieille moustache, il sent mauvais, il a la main moite et la poigne molle. Quelque chose m’irrite dans le regard qu’il pose sur moi. Quelque chose que j’ai bien envie de nommer condescendance ! Oui ! Cet homme transpire la condescendance. Je blêmis, m’effondre sur ma chaise plus que je ne m’y rassieds. Ambiance de merde bien instaurée, la réunion peut débuter…

Comme Étienne Lafarge semble aussi (plus ?) intimidé que moi, c’est l’éditeur qui prend la parole. Son discours s’ouvre sur un éloge de nos deux personnes. « Vous verrez, Helena est pleine de ressources, très sociable, pétillante d’énergie, suintante de talent (on se calme…) et très encline à collaborer (you wish !) ». En réponse à cette fiction de moi-même, Lafarge se contente d’hocher la tête en marmonnant quelque chose que je ne saisis qu’à moitié (la densité de sa moustache semble nuire à son élocution).  Quelque chose comme : « J’ai hâte de voir ça. »

C’est maintenant au tour de l’écrivain de recevoir son bouquet de jonquilles : « Un homme à la plume raffinée, une plume de paon (je vous jure, il a vraiment dit ça !!!), un maître avéré de la syntaxe, une verve puissante et imagée qui n’attend qu’à être mise en images (scepticisme de ma part). »  Après avoir amplement flatté nos égaux respectifs (comme si celui de Lafarge avait besoin de ça !), l’éditeur annonce (roulement de tambour) qu’il va finalement apporter quelques précisions relatives au projet !

Tout compte fait, le mot « précision » ne s’avère pas très juste… L’éditeur se content plutôt d’énumérer une série d’attentes floues, larges, contradictoires et paradoxales :

« J’attends quelque chose d’audacieux, d’intrépide, mais évitez de brusquer le lectorat moyen. »  Admirez la logique !

« Attention, hein !  Je veux des textes poétiques, profonds et riches, mais une lecture fluide, allégée.  Il faut que le lecteur ait l’impression de surfer de vignette en vignette.  Vous me suivez ? » Poétique et cohérent tout à la fois !

Et la meilleure : « Il faut révolutionner la bande dessinée (ah oui, juste ça… Alors pourquoi me donner un brontosaure pour collaborateur ?), tout en donnant au public ce qu’il attend. »  Mais ça ne veut rien dire ça !

Et pour terminer : « Bref, il faut capturer l’âme, la quintessence de Montréal, que le lecteur puisse ressentir, à travers la spirale des mots (what !?) et la danse des images, ce qui fait vibrer Montréal (c’est si lyrique, si évocateur !), tout en demeurant dans le concret. » Tout ça se tient admirablement…

« Je crois bien l’avoir dupé ! »

Et c’est sur ces mots inspirants que l’éditeur/poète-refoulé nous souhaite bon travail, puis nous laisse en tête-à-tête. Moment tant redouté… Le type me dévisage un moment, aucun de nous ne sait quoi dire. Le malaise persiste, il est palpable…

Tout compte fait, il aurait mieux valu que je m’efforce d’entamer le dialogue, car c’est finalement lui qui prend les devants : « Bien… une première étape pourrait être d’apprendre à se connaître un peu, qu’en dites-vous ? Vous pourriez me parler un peu de vos influences littéraires, par exemple ! »

On ne pourrait pas plutôt parler de bande dessinée ? Ce n’est pas un roman qu’on nous demande d’écrire. Enfin… En guise de bonne foi, je lui énumère quelques auteurs marquants : Alain Farah, Sarah Berthiaume, Larry Tremblay, Nelly Arcan, Amélie Nothomb, Alfred Jarry et bien sûr, JK Rowling, Philip Pullman (Lafarge se pare d’une expression scandalisée que j’avais bien anticipée).

« Oh !  Je vois.  Donc, je présume que vous n’avez pas lu Céline… » Hé non, pas lu Céline, je plaide coupable. J’attends votre jugement. Mais ce qu’il répond alors va au-delà de toutes mes appréhensions…

« C’est ennuyeux… Du coup, il y a forcément plusieurs références dissimulées dans mes romans qui vous ont échappé. »

Il blague, c’est impossible… Mais non, il est sérieux. Sa question me prive de la parole durant cinq bonnes secondes de stupéfaction muette. Après lesquelles je parviens à bégayer que je n’ai lu aucun de ses livres. Il ouvre la bouche d’indignation (haleine de cheval). Je m’empresse de préciser que j’ai lu quelques articles sur lui. Ce qu’il ajoute ensuite m’apprend que je ne suis pas au bout de mes peines…

« En vue d’une collaboration, c’est insuffisant. Dans les semaines à venir, nous devrons en arriver à un compromis esthétique. Pour ce faire, il est impératif que vous ayez une idée plus concrète de mon style d’écriture.  Voyez, je me suis moi-même imposée la lecture de certaines de vos planches en prévision de cette rencontre ! C’est la moindre des choses, c’est la base. »

Imposé… merci, c’est gentil. Il insiste donc pour me lire un extrait de son dernier roman (vraiment, c’est comme un cauchemar qui ne se terminerait jamais et qui empirerait de minute en minute). J’estime ne pas avoir le choix.  J’accepte, résignée à souffrir. Puis il récite (de mémoire !!!) durant près d’une demi-heure. Je remercie alors l’excès de caféine ingérée ce matin qui m’évite de tomber endormie. Enfin… il est tellement occupé à s’écouter parler que j’aurais sans doute pu lui ronfler dans la face sans qu’il ne s’en rende compte…

Il me demande ensuite mes impressions. Moment de panique… J’étais beaucoup trop occupée à lutter contre les propriétés soporifiques de son timbre vocal pour assimiler quoi que ce soit… Comme mon silence s’étire dangereusement, comme le visage de Lafarge cumule des signes d’impatiences, j’improvise quelques compliments : « lexique impressionnant, maniement habile et subtile de la syntaxe, réflexions inédites et profondes ».  Je crois bien l’avoir dupé !

« Je crois que je vais aller pleurer dans mon lit en petite boule »

Après m’avoir remercié, il me propose SA manière de procéder. Ici encore, ça mérite d’être cité textuellement :

« La semaine prochaine, j’arriverai avec une proposition de script à partir duquel on pourra travailler la semaine suivante. »

Ai-je bien entendu ? Ainsi, selon lui, c’est à monsieur de poser les bases du projet, d’en dresser les fondements ! ET MOI LÀ DEDANS ?! Non mais ! Je rétorque, un peu sèchement cette fois, qu’il serait préférable que la diégèse ne soit pas assumée par un seul d’entre nous, qu’il s’agit d’un travail d’équipe, que j’ai mon mot à dire, non mais franchement !

Je propose une alternative : tâchons d’arriver, la semaine prochaine, avec des propositions (graphiques ou textuelles) de personnages ainsi que des idées de lieux ou de phénomènes montréalais susceptibles de receler une dimension poétique. Ensuite, à partir de ces éléments, nous travaillerons ENSEMBLE à la mise en branle d’un récit.

Oups… Je crois bien l’avoir heurté cette fois. Il réplique, drapé dans sa dignité blessée, que la diégèse concerne d’abord et avant tout l’écriture, qu’un récit conçu sur une base d’images est voué à la simplicité.

Balivernes, monsieur Lafarge ! Je n’ai d’ailleurs jamais parlé d’un récit conçu sur base d’images… Où allez-vous chercher cela ? Entendu qu’on commencera par mettre au point un script de départ et qu’ensuite, on s’occupera de la mise en images. Tout ce que je dis, c’est qu’il convient que chacun de nous ait son mot à dire pour ces deux étapes du processus.

Comme je m’obstine, Lafarge décide qu’il en a assez. Somme toute assez brusquement, il se lève, m’annonce qu’il veut bien préparer quelques fiches de personnages pour la semaine prochaine, mais qu’il a bien l’intention d’apporter en prime une proposition de script, « que cela me plaise ou non ! ». Puis il s’empresse de payer et de déserter le café Arlequin.

Charmant… Voici donc ce avec quoi je suis contrainte de travailler pour les prochains mois. Je crois que je vais aller pleurer dans mon lit en petite boule. Bonne semaine…

Crédits photo : Terence S. Jones, « Coffee Break », modifiée.
Alexandre Roy
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L’écriture fictionnelle figure parmi les plus vieilles passions d’Alexandre. Jeune enfant, il s’y adonne déjà avec sérieux et ambition. C’est toutefois au cours de ses études collégiales en arts et lettres (profil théâtre) qu’il s’y découvre une vocation plus concrète. Ainsi, après un second DEC en arts plastiques, Alexandre entame, en 2009, un baccalauréat en littératures de langue française à l’Université de Montréal. Au cours des quatre années qu’il prendra pour le compléter, il suit plusieurs cours de création qui lui permettent de confirmer son intérêt pour l’écriture littéraire. Une fois son baccalauréat terminé, il amorce une maîtrise en Recherche-création qu’il est en voie de compléter. En termes de publications, Alexandre compte plusieurs textes dans la revue étudiante Le Pied du département de littératures de langue française de l’Université de Montréal.

  1. Hélène

    Excellent! Décidément, l’écriture des rencontres pleines de malaises est une de tes spécialités! Hâte de lire la suite.

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