Chronique fictive : Éloge de la réinvention (partie 2)

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À toutes les deux semaines, suivez les aventures de deux auteurs coincés dans une collaboration qu’ils n’ont pas souhaité (du moins, pas comme ça) mais qu’ils termineront coûte que coûte. Blog fictif, cette chronique se pose en parodie du métier d’auteur.


L’une des facultés qui me fascinent le plus chez l’être humain -et qui est une marque incontestable des véritables artistes- est notre aptitude à nous réinventer sans cesse; la manière dont nous sommes capables, à tout moment de notre vie, de refaçonner les contours de notre existence pour esquisser un nouvel être, ébaucher une nouvelle œuvre. Je suis toujours ravi de parvenir à me surprendre moi-même; c’est un délice d’explorer des facettes de ma personnalité dont je n’avais nullement conscience jusque là. Cette notion de réinvention n’est cependant pas un concept accessible à tous, et je vois déjà venir les commentaires médisants qui me reprocheront un changement d’attitude brusque, voire même une trahison de mes principes littéraires. À ces esprits étroits et mesquins, je réponds d’avance: il n’y a ici nulle compromission, bien au contraire, plutôt un acte de renaissance artistique. J’irai jusqu’à me comparer à une sorte de Phœnix littéraire, qui rejaillit des cendres de ses œuvres passées pour offrir au monde l’éclat encore plus lumineux des mots à venir.

buy prednisolone acetate ophthalmic suspension usp 1 Ces considérations faites, je peux à présent vous annoncer ma grande nouvelle du moment, l’amorce d’une réinvention de moi-même : j’ai récemment accepté une proposition de projet de la part d’un éditeur. Jusque là, une excellente nouvelle, mais rien d’époustouflant dans la vie d’un auteur établi. Ce qui va cependant vous ébahir, c’est la nature particulière de ce projet. Il ne s’agit pas d’un roman, comme je vous y avais habitués, ni même de théâtre ou de poésie, il ne s’agit pas non plus d’un essai philosophique ou d’une biographie, il s’agit, le croirez-vous, de bande dessinée. Oui, vous avez bien lu, je me lance, moi, romancier sérieux, dans un projet de bande dessinée. Cette nouvelle va profondément décontenancer tous ceux qui me suivent depuis longtemps ou qui connaissent un tant soit peu mon œuvre. J’avoue avoir toujours manifesté une défiance farouche à l’égard de la bande dessinée. Je vous le concède, j’ai même à plusieurs reprises émis des commentaires pour le moins peu flatteurs au sujet de ce domaine de la littérature.

Je ne renie rien de ces propos, même aujourd’hui, je ne suis pas ce genre d’homme, et encore moins ce genre d’intellectuel, qui change d’avis au gré du vent, selon la tendance du moment. Je me dois cependant de souligner que je n’ai jamais eu aucun à priori envers la bande dessinée en général; les opinions que j’ai pu exprimer ont été formées à travers mes expériences de lecture. Ce que je veux dire par là, c’est que je n’ai jusqu’à présent rencontré presque aucune bande dessinée qui aie satisfait mes attentes littéraires, c’est-à-dire capable de se hisser hors du divertissement facile pour proposer une richesse et une profondeur textuelles dignes de la grande littérature. Il ne suffit pas de belles images pour duper mon jugement de lecteur éclairé, mon sens critique est à l’affût. Cela dit, je crois pourtant qu’il existe dans la bande dessinée, comme dans toute forme d’art, un immense potentiel à exploiter. Ce n’est pas la bande dessinée comme forme d’expression que j’ai pu remettre en cause par le passé, mais seulement les œuvres particulières qui se sont trouvées sur ma route.

« On a le monde derrière soi et devant soi. L’œuvre accomplie est œuvre à faire, car, le temps de se retourner, elle a changé. » *

D’aucuns objecteront -car d’aucuns objectent toujours- que je n’ai pas dû lire « les bonnes » bande dessinées pour en avoir une telle perspective. J’admets humblement que cette possibilité existe, il y a des limites à l’érudition de tout homme. Je leur opposerai cependant en retour l’argument que le tort ne m’en revient pas. L’une des qualités essentielles des grandes œuvres littéraires, c’est en effet de se jeter dans vos bras, de vous barrer la route, de vous tendre des guets-apens pour vous pousser à les lire. Les bons livres sont têtus et ont une manière d’entrer dans votre vie et d’y rester. Je ne crois pas aux chefs-d’œuvre inconnus, car rester dans l’ombre, c’est déjà un manquement de la part d’une œuvre ou d’un auteur. On peut vivre toute une vie en ignorant la bande dessinée, et je tiens la bande dessinée elle-même responsable de cet effacement.

En acceptant ce projet, je ne désavoue pas non plus ma conviction que le roman est la forme de littérature la plus noble qui soit. Cependant, même -et surtout- les plus hautes formes d’art demandent toujours à être dépassées et renouvelées. Ici, nous devons imaginer l’ampleur que pourrait prendre un roman grandiose si on y ajoutait une dose d’art visuel qui viendrait souligner encore l’éclat du texte. Je suis fermement convaincu que ma contribution à la bande dessinée l’amènerait précisément dans cette direction; que, non seulement, elle permettrait à la bande dessinée d’aller au-delà de ce qu’elle est actuellement, mais qu’elle me donnerait aussi à moi-même l’opportunité de réinventer mon écriture romanesque et ainsi porter celle-ci vers un niveau encore supérieur.

Pour être tout à fait honnête, je reconnais cependant avoir quelques réserves quant à la personne désignée par l’éditeur pour s’occuper d’illustrer mes mots. Il semblerait qu’elle soit semi-connue dans le milieu restreint de la bande dessinée, en tant qu’auteure émergente. Elle est en effet très jeune, mais il faut bien leur offrir des chances, j’imagine. Je trouve tout de même légèrement vexant que l’on ne m’ait pas proposé un plus grand nom du dessin, quelqu’un avec une quantité et une qualité d’expérience comparables aux miennes. Quant à son esthétique visuelle -bien qu’il me semble généreux de qualifier ainsi son style pour le moins déconcertant-, je préfère ne même pas en parler. Disons simplement que j’espère fortement qu’elle détienne des talents cachés et qu’elle soit capable de s’adapter à mes attentes.

*citation attribuée au grand poète Éluard, mais dont je ne suis pas parvenu à retracer la source exacte
Perrine Leblan
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Française d'origine mais pas de cœur, Perrine est venue, après quelques voyages, faire son baccalauréat en écriture de scénario et création littéraire à l'Université de Montréal, sans savoir qu'elle tomberait amoureuse de cette ville. Trois ans plus tard, elle embarque dans une maîtrise en création littéraire dans le département de langue et littérature françaises à McGill. Écrire dans des cafés et lire n'importe où se situent très haut dans la liste de ses activités préférées, ses autres passions incluant le quidditch, le cinéma, les métaphores, le chocolat et les phrases trop longues. Si elle avait le choix, elle aimerait vivre dans un film de Wes Anderson ou un roman de Daniel Pennac.

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