Chronique fictive : Bonjour désespoir (partie 4)

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À toutes les deux semaines, suivez à tour de rôle les aventures de deux auteurs coincés dans une collaboration qu’ils n’ont pas souhaitée (du moins, pas comme ça) mais qu’ils termineront coûte que coûte. Blog fictif, cette chronique se pose en parodie du métier d’auteur.


            Commençons sur cette réflexion qui résume très bien les événements que j’ai vécus cette semaine : On a beau avoir les attentes les plus basses — si basses qu’elles n’en sont même plus des attentes, à peine des craintes qui émergent difficilement de l’abîme de médiocrité qui nous submerge — , les gens s’arrangent toujours pour vous prouver que vous n’aviez pas envisagé le pire.

            On ne peut pas dire que je ne m’étais pas préparé pour ce rendez-vous avec ma future collaboratrice. Cela faisait une semaine que j’avais soigneusement laissé pousser et délicatement taillé ma moustache d’écrivain, le signe distinctif absolu des auteurs sérieux. Qu’on n’ait pas l’idée saugrenue de m’accuser de superficialité, car je crois profondément que les apparences reflètent l’essence d’un être, ne serait-ce que dans l’attention que celui-ci y porte. De surcroît, je n’ai pas recours à ma moustache d’écrivain pour n’importe quelle occasion, mais il me semblait qu’il fallait bien marquer physiquement le début de cette nouvelle ère pour moi, le moment crucial où j’allais me jeter corps et âme dans un nouveau projet. J’avais même revêtu mon plus beau veston crème, dont l’élégance signifie à mes interlocuteurs que je saisis bien la gravité de la situation, mais dont la teinte légère et plaisante indique ma personnalité bienveillante. En plus de tout cela, j’avais fait l’effort incroyable de consulter au complet quelques unes des « œuvres » — le terme est ici employé dans son sens le plus large — de ma future collaboratrice, malgré le désarroi que celles-ci m’inspirent, avec leurs qualités littéraires inexistantes et leurs images parfaitement incongrues. Il semble pourtant que la demoiselle Wagner n’ait pas été capable d’apprécier ces attentions de ma part : j’ai donné de la moustache à une béotienne, comme on donne de la confiture aux cochons.

            Il n’y a pas de mot plus approprié pour décrire cette créature, que j’ai découverte avachie à une table au fond du café, dans des jeans troués et un T-shirt délavé, le visage enfoui sous des cheveux hirsutes, qui aurait semblé bien plus à sa place à fumer des substances illicites à l’arrière d’une école secondaire qu’elle ne l’était dans ce café prestigieux, s’apprêtant à rencontrer un romancier de renom pour discuter d’une collaboration littéraire des plus sérieuses. J’ai failli tourner les talons et quitter les lieux dans un sursaut outragé lorsque l’éditeur s’est adressée à elle et que j’ai compris, avec la plus grande consternation, qu’il s’agissait bel et bien de ma nouvelle collaboratrice. Cela dit, je comprenais mieux d’où provenait la pauvreté de son style, et je n’avais aucune peine à l’imaginer rôdant des heures durant dans des magasins obscurs de bande dessinée, à ingurgiter de la culture prédigérée. La seule raison qui est parvenue à me donner la force de rester, c’est l’idée que, si je parvenais à extirper quoi que ce soit de fructueux de cette collaboration terrible, je serais capable de survivre à n’importe quelle épreuve littéraire qui pourrait se dresser sur ma quête de grandiose.

« Je suis convaincu que les vendeurs de télé-achat ont une démarche similaire, tout à fait aguicheuse »

            J’ai dû faire appel à tout mon contrôle de moi-même pour me retenir de m’esclaffer lorsque l’éditeur m’a fait l’éloge de la demoiselle dans une tirade dithyrambique, digne des meilleurs vendeurs de télé-achat. Il n’a décidément pas un métier facile — je préfère imaginer qu’il s’agit d’un artiste professionnel du bluff, plutôt que d’envisager un seul instant qu’il puisse être sérieux, car il serait bien au-dessus de mes forces de travailler avec un éditeur qui manquerait aussi cruellement de bon goût. Celui-ci a ensuite poursuivi ses envolées lyriques en esquissant un portrait assez juste cette fois, me semble-t-il, d’un grand romancier de sa connaissance — votre serviteur —, puis en abordant le sujet central de la rencontre : le projet auquel nous sommes supposés nous confronter ensemble. Il a évoqué dans des termes éloquents, quoique assez vagues, ses ambitions pour notre œuvre à venir; des ambitions qui m’auraient semblé des plus raisonnables si je n’avais eu à composer avec la collaboratrice assise de l’autre côté de la table, qui dévisageait notre éditeur en affichant un air des plus ahuris. Cependant, au fur et à mesure qu’il continuait à énumérer ses attentes, j’ai découvert peu à peu un fil conducteur dans son discours grandiloquent et apparemment très réfléchi : dire tout et son exact contraire, exiger de nous d’être à la fine pointe de l’innovation, tout en insistant pour que nous ménagions notre lectorat, demander de la légèreté et de la fluidité, tout en réclamant de la profondeur et de la philosophie. Peut-être est-ce pour cela qu’il a choisi de réunir en une collaboration improbable deux pôles aussi opposés du spectre de la littérature — je ne vous ferai pas l’insulte de préciser à quelles extrémités nous nous situons respectivement sur ce spectre —, espérant ainsi que nous puissions répondre à ses désirs tout à fait paradoxaux et proposer au public une œuvre qui rassemble des qualités contradictoires.

            Sur ces propos déroutants, monsieur l’éditeur s’est levé brusquement et nous a abandonné tous les deux, en prenant à peine le temps de nous souhaiter une bonne collaboration. Il ne semblait même pas concevoir que nous puissions avoir besoin de précisions ou que nous souhaitions lui faire part de nos premières suggestions, il nous a tourné le dos et s’est éloigné de son grand pas d’éditeur — je suis convaincu que les vendeurs de télé-achat ont une démarche similaire, tout à fait aguicheuse, mais déterminée au point de ne laisser de place à aucune objection.

« Seule compte la réalité, […] les rêves, les attentes, les espoirs permettent seulement de définir un homme comme rêve déçu, comme espoirs avortés, comme attentes inutiles. »

Jean-Paul Sartre – L’existentialisme est un humanisme

L’épaisseur du malaise qui s’est ensuivi entre la demoiselle Wagner et moi a atteint des proportions remarquables. Bien qu’étant habitué à faire face à des personnages du calibre de mon interlocutrice avec mes élèves — du point de vue de l’âge comme de l’expérience —, je ne savais comment m’adresser à elle, tant rien de ce que j’aurais eu à lui dire sincèrement ne pouvait être prononcé, sous peine de condamner aussitôt notre collaboration à l’échec le plus désastreux. Bon prince, j’ai tout de même décidé de lui offrir généreusement une chance de remonter un tant soit peu dans mon estime, l’interrogeant au sujet de ses influences littéraires, décidant de partir de l’hypothèse hasardeuse qu’elle puisse en effet avoir de véritables lectures. Et voilà qu’elle m’a débité une ribambelle d’hérétiques, des auteurs « d’avant-garde » ou de « littérature populaire », comme Larry Tremblay, Nothomb ou encore la dame d’Harry Potter. J’ai fait de mon mieux pour contenir mon épouvante, mais c’en était trop, je n’ai pu m’empêcher de laisser paraître ma répulsion. Il n’y avait vraiment rien à récupérer chez elle… À moins que… Faisant preuve de la plus grande ouverture d’esprit humainement possible, j’ai opté pour lui laisser une dernière chance de se rattraper, le test ultime : Céline. Je n’ai aucune hésitation à avouer que je n’ai encore jamais rencontré qui que ce soit qui n’ait pas lu Céline pour qui j’arrive à éprouver une véritable considération. Évidemment, elle n’a jamais même posé les yeux dessus.

            Arrivé à ce point de la conversation, je n’avais plus aucun espoir pour ma supposée collaboratrice et à peine une once de foi restante en cette collaboration — pour ne pas dire en l’humanité. Alors que j’étais encore sous le choc de cette révélation, elle m’a assené le coup fatal : elle n’a jamais lu non plus la moindre ligne de ce que j’ai écrit, elle n’a même pas produit l’effort minimal de se pencher sur au moins un de mes romans en apprenant que nous devions travailler en coopération. Que faire, quand on sent toute espérance quitter son être? Que faire, face à l’incarnation même de la décadence intellectuelle des nouvelles générations? Que faire, que faire?

            La dernière solution qui s’offrait à moi était de lutter contre les forces sombres de l’ignorance avec les meilleures et les seules armes que je connaisse: mes propres mots.

« […] et j’ai quitté le café, de ma démarche d’auteur outré »

            Je lui ai donc cité un passage choisi de mon dernier roman qui, je l’espérais — contre toute raison —, pourrait peut-être allumer la plus petite flammèche de réflexion dans son cerveau éteint. Fort heureusement, elle a eu au moins la décence ou le bon sens de ne pas protester contre ma tentative éperdue. Je lui ai même fait l’honneur, à la fin mon extrait — tout à fait frappant, si j’ose l’affirmer moi-même —, de lui demander son ressenti sur ce que je venais de lui déclamer, bien qu’à ce stade-là de notre rencontre, je n’osais plus attendre quoi que ce soit de sa part. Un silence très représentatif de son activité cérébrale s’est élevé en réponse, jusqu’à ce qu’elle finisse par réagir, mais seulement pour m’énoncer les plus grandes platitudes possibles. Elle a prononcé les mots « lexique », « syntaxe » et « réflexions », comme si je lui avais demandé de commenter une dictée proposée à des élèves de primaire.

            Plus qu’une seule issue, écourter au plus vite cette rencontre abominable en lui exposant la manière dont nous allons procéder, me permettant comme dernier espoir qu’elle soit capable d’adapter un tant soit peu sa manière de dessiner, afin que nos lecteurs futurs aient la plus petite idée de ce que ses illustrations sont supposées représenter. La force de mes mots se chargera du reste. Je lui ai ainsi expliqué que je lui apporterai la semaine prochaine un script provisoire, à partir duquel nous pourrons commencer à travailler.

            Je croyais tout avoir entendu, vu, éprouvé ce jour-là, mais elle a osé s’offusquer de ma méthode de travail — pourtant des plus évidentes. Semblerait-il que mademoiselle l’illustratrice pense avoir son mot à dire dans la démarche conceptuelle et narrative du projet, comme si ce n’était pas précisément pour cela que l’éditeur avait fait appel à un auteur renommé. Elle a même eu le culot d’évoquer la « diégèse », comme si elle avait la moindre idée de ce que cela implique réellement, insistant ensuite pour que nous travaillions ensemble à la mise en place du récit.

            Je n’en ai évidemment aucunement l’intention, mais n’ayant qu’une hâte : celle d’échapper au plus vite à ce supplice qui ne faisait que se dégrader d’instant en instant, j’ai consenti à préparer quelques esquisses de personnages pour satisfaire la demoiselle, tout en maintenant que j’apporterai une ébauche de script, que cela lui plaise ou non — je ne vais tout de même pas me laisser diriger par cette pseudo-illustratrice à peine sortie de l’adolescence — et j’ai quitté le café, de ma démarche d’auteur outré.

Crédits photo : Allen Skyy, « Mustache Man + Red Dress Woman [explored] », modifiée.
Perrine Leblan
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Française d'origine mais pas de cœur, Perrine est venue, après quelques voyages, faire son baccalauréat en écriture de scénario et création littéraire à l'Université de Montréal, sans savoir qu'elle tomberait amoureuse de cette ville. Trois ans plus tard, elle embarque dans une maîtrise en création littéraire dans le département de langue et littérature françaises à McGill. Écrire dans des cafés et lire n'importe où se situent très haut dans la liste de ses activités préférées, ses autres passions incluant le quidditch, le cinéma, les métaphores, le chocolat et les phrases trop longues. Si elle avait le choix, elle aimerait vivre dans un film de Wes Anderson ou un roman de Daniel Pennac.

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